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La Flûte enchantée
Guy Wagner

1.

Que sont nos souvenirs, sinon des exagérations, des nostalgies, peut-être des accents de tendresse, peut-être des regrets?

En 1950, j'ai timidement mis les premiers pas sur les dalles des vénérables bâtiments du Lycée classique d'Echternach. J'étais perpétuellement confronté avec les séquelles d'une agression qui avait eu lieu six ans auparavant. Toute la ceinture extérieure de l'abbaye dénonçait toujours la violence de l'offensive von Rundstedt. La basilique renaissait très lentement de ses ruines, le quartier avoisinant du Lycée, le "Kack", était écrasé. Les murs des bâtiments intérieurs qui servaient d'école et de pensionnat, exhibaient des plaies béantes. Les couloirs blessés par les obus, sonnaient sous les pas mesurés des professeurs et les cris des jeunes qui n'en revenaient pas que leurs ébats aient une telle résonance.

Je me trouvais pour la première fois confronté à un nombre - oh, pour moi si impressionnant! - d'enseignants, moi qui, jusqu'alors avais eu affaire à un seul pédagogue, le bien-aimé instituteur de mon village, qui nous connaissait et qui, dans le microcosme dans lequel nous grandissions, connaissait tout de nous. C'était le "Här Läärer", certes, moins influent et impressionnant que le tout puissant "Här Paschtouer", mais pour moi sûrement plus important quant aux orientations de ma vie.

Si pour Roger Manderscheid ("de papagei um käschtebam"), l'Athénée de Luxembourg se résume dans les sobriquets de ses professeurs, il n'en était pas autrement pour Echternach. Je devais m'en rendre compte avec un étonnement naïf, tout en réalisant qu'ainsi les "maîtres" perdaient un peu de cette distance qu'ils gardaient à l'époque et de cette autorité surnaturelle, dont nous, si peu critiques à l'époque, les gratifiions. Les sobriquets des profs du Lycée classique d'Echternach n'avaient rien à envier à ceux de l'Athénée: "De Rougi, de Mix, den Hipp, de Scheck, de Mischi, de Skizzemetti, de Fuurz, de Jhéiss, de Bambi, de Riri...".

2.

Riri s'appellait en réalité Paul Weber. Il était mon prof de français, en septième. J'ai moins souvenance de l'enseignement dont il nous gratifiait que de sa passion pour la musique et de ses goûts musicaux. Il voulait tant que nous aimions la musique comme il l'aimait.

L'amateur devenait animateur, encore qu'à cette époque-là, - il y a quarante ans, eh oui! - ce terme n'était ni utilisé ni chargé de tous les sens et de tous les maux dont il l'est maintenant.

Riri faisait appel aux bonnes volontés. Il prenait son temps libre pour nous réunir et pour monter un ensemble de flûtes à bec.

Flûte à bec:
flûte droite, en bois ou en matière plastique, de perce conique, avec une embouchure en forme de bec.

(Petit Larousse illustré)

A y réfléchir, son projet était insensé, mais ce sont en fin de compte les projets insensées qui font battre plus fort les coeurs.

J'avais déjà une flûte à bec, je savais aussi lire, un peu, les notes, mon instituteur me l'avait appris. Je jouais aussi un peu, mais tellement mal, du violon, mon instituteur me l'avait aussi appris. Mais c'était tout. Ce qui veut dire en clair que je connaissais très peu à la musique.

Je dus jouer devant Riri. Je me souviens que les sons sortirent en trémolo de l'instrument, mais cela lui suffit. Il comprit mon souhait de m'associer à son aventure. Je fus recruté pour son orchestre.

J'avais une flûte soprano. Sans la maîtriser vraiment, je me croyais capable de la jouer. Je gagnais progressivement une certaine liberté dans le jeu, mais plus elle devenait grande, plus je réalisais que les difficultés le devenaient aussi et que la conquête de la maîtrise est une prolongation à l'infini de l'apprentissage.

3.

Riri nous apportait des partitions sur lesquelles je découvris des noms étranges. Arcangelo Corelli: "Arcaaandjelo Co-reeellll-li", ah! qu'il sonnait bien, ce nom! Un nom fait de musique, particulièrement approprié pour un compositeur,... mais cet autre: Jean-Baptiste Loeillet, je n'arrivai que péniblement à l'écrire, voire à le prononcer correctement.

Corelli, Arcangelo
1653-1713 (Italien)
Ses contemporains l'avaient consacré 'prince des violonistes'. Mais cet important musicien n'était pas seulement un instrumentiste incomparable, ni seulement un chef d'orchestre de premier plan, nommé à la tête des meilleures formations de la Rome florissante du XVIIe siècle; il était surtout un génial compositeur, qui allait fixer la forme de la sonate et du concerto. Son oeuvre est relativement peu abondante, mais elle apporte un langage musical nouveau, dont tous les grands compositeurs italiens de musique instrumentale se nourriront.
(Guide AKAI du disque classique)

Loeillet Jean-Baptiste, dit "de Gand"
1683-1729 (Belge)
Jean-Baptiste Loeillet appartient à une dynastie de musiciens gantois qui ont souvent été confondus les uns avec les autres en raison de plusieurs similitudes de prénoms. Un autre Jean-Baptiste (1680-1730), appelé aussi John, fut aussi musicien au Queen's Theatre à Londres avant de se consacrer à l'enseignement. Aux confusions familiales s'ajoutèrent les confusions de nationalités: Loeillet était en anglais Lollier ou Lullie, voire Luly que l'on disait Lully: le pas prévisible fut franchi, et l'on attribua au Florentin une oeuvre de l'un des Loeillet!
(Guide AKAI du disque classique)

Nous, les recrues de Riri, nous réunissions d'abord à intervalles variés, puis régulièrement quand il eut exprimé le souhait que nous nous produisions en public. Nous produire en public? Horreur!

4.

Pourtant nous tenions le coup, nous travaillions les oeuvres, oh, faciles, de ces musiciens et d'autres, dont je ne me rappelle pas les noms, mais c'était un programme d'une bonne heure (?) que nous mettions ainsi au point, très lentement, mais obstinément. Riri écoutait, dirigeait, assemblait ce qui discordait, donnait des conseils.

Je me souviens qu'un camarade de classe, très doué pour la musique entraînait les autres, presque sans s'en apercevoir, à l'insu même de Riri. On sentait qu'on devait se raccrocher à lui, pour ce qui était du rythme et des tempi, on le faisait instinctivement, mais cela ne pouvait pas être autrement.

J'apprenais ainsi à écouter les autres, à respirer la musique. Elle devenait pour moi vitale comme l'air, et c'était beau, ces différentes voix qui se conjuguaient, ces sonorités qui s'accordaient, s'unissaient, se mélangeaient, se séparaient. C'était passionnant de découvrir la vie intérieure de ces points noirs et blancs sur cinq lignes mélodiques. C'était insaisissable de réaliser qu'à force d'entraînement, les doigts, comme mus par eux-mêmes, instinctivement, automatiquement se mettaient sur les trous de l'instrument et s'en relevaient... Jouer d'un instrument, comme conduire une voiture, est aussi et presque d'abord acquérir des automatismes.

5.

Le soir fatidique arriva. Je n'avais pas dormi la nuit qui le précédait, les notes sonnaient dans ma tête et j'imaginais mes doigts se mettre sur les trous de l'instrument et s'en relever. En coulisses, nous nous regardions, nous interrogions encore. Riri était là. Il avait perdu aussi de son assurance tranquille, mais nous calmait. Cependant, obscurément, nous sentîmes qu'il était aussi excité que nous.

Y avait-il encore des prestations d'autres élèves? Je ne le sais plus. Je me rappelle que j'étais seulement préoccupé par moi-même, comme chacun de nous d'ailleurs, et que parfois quelqu'un osait entrouvrir le rideau servant de fond de scène pour regarder dans le noir de la salle, et puis, hélas! arriva notre tour. Il fallut pénétrer par cette fente sur la scène.

Qui y va le premier? On ne se bousculait pas, on reculait plutôt. Allons, allons, courage! Du courage, nous en avions besoin. De la concentration aussi. Nous mîmes les notes sur les pupitres, une sonate de l'Italien au nom enchanteur. L'archange de la musique.

Sonate
Ce terme a une double signification qui est une source de malentendus. Il peut désigner:
1. Un genre de composition en plusieurs >mouvements<:
c'est dans cette acceptation particulière qu'il faut l'entendre ici (...)
(Dictionnaire de Musique par Roland de Candé)

Je n'avais plus de salive. Je n'avais pas de souffle. Ma gorge était serrée.
Mes mains tremblaient. La flûte sautillait sous les tremblements de mes mains que je n'arrivais pas à calmer. Et, bien sûr, j'avais oublié tous les automatismes acquis. Les notes refusaient carrément de sortir de leurs trous. Ma flûte était muette, heureusement. Ainsi, elle ne faisait pas de dégâts.

Je suivais le jeu des autres, jeu très insécurisé aussi, sauf celui de Guy, le meneur de jeu. Lui guidait, de sorte que ce ne fut pas trop dramatique.

J'essayai encore, timidement, et soudain les sons prirent forme, assurance, je jubilai intérieurement, mais je devais me concentrer. Cela allait tant bien que mal, mais enfin, mes mains ne tremblaient plus, les sons ne tremblaient plus, se faisaient entendre, s'unissaient aux autres, et cette exultation que j'avais éprouvée pendant les répétitions à chaque fois que cette harmonie des sonorités s'établissait, revint. J'aurais pu hurler de joie, mais non, il fallait souffler, respirer, écouter. Je le fis. J'étais devenu interprète.

Depuis lors, j'adore la musique, j'adore la scène, j'adore le théâtre, mais ayant réalisé que j'ai trop le trac pour être sur une scène, je vis la musique, le théâtre depuis la salle, et j'ai autant d'émotions pour et par les autres que j'en ai connu, une fois, personnellement, il y a quarante ans, sur une petite scène à Echternach, grâce à Monsieur Paul Weber, dit Riri.


© Guy Wagner, 1991 - Publié dans "Festschrëft 150 Joer Iechternacher Kolléisch (1841-1991)"