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Le chant de la Liberté et l'hymne à la Grèce

Guy Wagner


11.2.73: Théodorakis à Luxembourg
(Photo: Jim Linden)
Il aura fallu quelques jours de distance pour rendre compte des heures passées avec Théodorakis, — les premières résonances auraient été trop peu différenciées.

Il s'agit donc de dire aussi objectivement que possible comment était ce récital d'un homme et d'un compositeur pour qui j'ai une admiration sincère et profonde, admiration devenue une amitié, mais qui date depuis longtemps, depuis le jour où l'audition de la "Marche de l'Esprit" m'aura fait comprendre quel grand monsieur de la musique il est, ce Mikis Théodorakis, — ce que les autres œuvres entendues allaient me confirmer.

Mais il restait à savoir pourquoi ce style, cette manière personnelle d'être et de créer et de lutter. C'est ce que les livres de Théodorakis allaient révéler.

"Journal de résistance: la dette" et "Culture et dimensions politiques" montraient clairement la voie sur laquelle cette personnalité s'est engagée la "Grécité", — afin que son peuple prenne conscience de sa valeur et que cette "Grécité" serve le peuple dans la lutte contre l'oppression et l'avilissement...

… Cette "Grécité" annoncée dès "Epitaphios" sur les textes de Yannis Ritsos, se prolongera dans d'autres textes du même Ritsos, intitulés précisément "Romiossini" (Grécité) et trouvera son apogée dans l'ultime œuvre du compositeur, les extraordinaires "Dix-huit quatrains amers" toujours de Ritsos: l’œuvre est bouclée.
Oui, Théodorakis est avant tout un Grec, vivant, souffrant et combattant pour son pays. La Grèce est sa maîtresse et Théodorakis est le chevalier-servant de son pays, dont il devine et sent la moindre souffrance et la plus infime joie. Il se fait torturer et emprisonner, meurtrir et bafouer pour elle, et toujours il lui demeure fidèle et en fait l'éloge. A elle il a dédié les mots les plus tendres et les chants les plus enthousiasmants, pour elle il évoque les vieux rythmes et la sonorité farouche, languissante et envoûtante de ses anciens instruments de la clandestinité. Et quand on le fête, il dédie son triomphe à son pays dont il représente ce qu'il a de plus noble et de plus généreux. Théodorakis est le symbole de l'homme libre qui mène un combat inlassable pour la liberté et un humanisme authentique. Cet humanisme anime la musique de Théodorakis, il lui donne sa force et sa grandeur. Il lui donne surtout cette extraordinaire persuasion qui fait que chaque concert de Théodorakis finit dans un enthousiasme délirant de toute la salle.

Il en était ainsi à Luxembourg aussi bien que notre publie soit on ne peut plus froid. On n'aura jamais vu ça: des jeunes révolutionnaires levant le poing au rythme de l'orchestre, des spectateurs dansant le "sirtaki" dans la salle, toute une salle debout, ovationnant le compositeur, ses chanteurs et ses musiciens, et l'ami Guy Rewenig récitant un hymne à la liberté qu'il a dédié à Théodorakis ...

En comparant le récital avec les disques antérieurs, on constate que Théodorakis va toujours plus en avant dans la recherche de l'expression la plus adéquate de la "Grécité". Il a triplé les bouzoukis (Achileas Kostoulis, Thanassis Serelas, Andonis Polemitis), donnant ainsi a sa musique une sonorité d'une violence et d'une force d'expression, d'une rage de vivre et d'une frénésie de chanter presque insoutenables. Il a ajouté le piano qu'il utilise à la fois comme instrument de percussion et de mélodie et pour lequel il a engagé un musicien exceptionnel, un virtuose étonnant, Yannis Didilis. Il a intensifié la percussion et la batterie où se produisent en maîtres Gérard Berlioz et Chris. Stassinopoulos, tandis que les guitares de Nikos Maniatis et de Nikos Moraitis donnent aux harmonies toute leur efficacité; ainsi, Théodorakis a un orchestre qui sonne, qui résonne qui chante et dont le cœur bat intensément.

Cet orchestre est la moelle épinière de la création musicale, tandis que les chanteurs en sont l'âme. Eux ils transmettent le verbe et par là explicitent la musique. Le verbe, le texte poétique devient message grâce à la musique, grâce aussi aux interprètes de Théodorakis: Petros Pandis, dont la voix forte, grave et expressive donne une force de frappe aux textes. Aphroditi Manou, fraîche, jeune, à la voix légère et frémissante qui fait chanter les vers, et surtout Maria Farantouri, une cantatrice extraordinaire, d'une grandeur dans l'expression, d'un souffle d'une chaleur et d'une persuasion rares. Quand elle a porté la "Ballade d'Antonio el Camborio" de Lorca au paroxysme de l'expressivité, soutenue par un orchestre d'une homogénéité sans faille, quand les accents espagnols et les rythmes ibériques se sont mélangés avec les couleurs et les rythmes grecs, on comprenait combien la musique de Théodorakis est un cri de liberté et d'espoir. On s'en rendait mieux encore compte dans la "Ballade de Mauthausen", certainement l'unique musique sur l'enfer concentrationnaire qui ne se termine pas en résignation et en douleur, mais en hymne à la vie, à la lutte, à la révolte et à l'insurrection contre l'injustice et la haine, qui s'élève à l'espoir d'un monde sans barbelés et sans bourreaux.

Hélas! les "Quatrains amers" que Yannis Ritsos a écrits dans l'enfer concentrationnaire des îles de Yaros et Leros témoignent du fait que les bourreaux n'ont pas fini de faire leur sinistre besogne et que les dictateurs ne sont pas prêts à mordre la poussière!

Mais ici encore Théodorakis dépasse dans sa musique l'amertume du contenu poétique. Et cette musique qui est un pur chef-d’œuvre, montre le mieux que pour Théodorakis c'est le ".message" de la musique qui compte. Quand le compositeur s'est mêlé à ses chanteurs dans l'épilogue de l’œuvre pour entonner une mélopée byzantine d'une poignante, d'une déchirante noblesse, le "message" passait; tout le monde se rendait compte qu'il venait d'assister à un témoignage bouleversant dans sa sincérité et sa générosité, même s'il ne comprenait mot au texte, texte qui comme tous les autres avait été brièvement présenté par la voix chaude d'une excellente speakerine.

Cette merveilleuse œuvre que Théodorakis vient seulement de créer à Londres - nous a encore fait comprendre quelle était donc cette "Grécité" que le musicien cherche à cerner et combien précisément cette œuvre l'incarne, aussi et surtout dans le mélange parfaitement réussi des musiques byzantine, démotique et laïque; cette œuvre est devenue la synthèse de toutes les données de la musique hellénique. Elle en est l'avenir.

Le triomphe des "Chansons de lutte" nous a fait comprendre ensuite, combien les colonels avaient raison d'avoir peur de Théodorakis qui continue par son œuvre, par sa présence, par sa personnalité et son authenticité à faire participer le monde entier à une grande aventure: la découverte que la musique est combat, espoir, témoin de révolte et de liberté que les tanks ne pourraient écraser. La personnalité de Théodorakis est un défi à l'humanité.
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© Guy Wagner, tageblatt - 16.2.1973

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