PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU

Théodorakis à Bobino

Guy Wagner


L'équipe de l'année 1973
(Photo: Jim Linden)
Ce fut pour nous un très grand plaisir de retrouver Mikis Théodorakis à Paris, alors qu'il fêtait chaque soir pendant trois semaines de vrais triomphes à Bobino, non que la publicité ou les grandes firmes de disques ou encore les syndicales lui aient donné leur appui, mais parce que c'était lui, parce qu'il s'imposait par sa personnalité et son authenticité.

C’est même un fait que l'appui publicitaire a été minime et qu'il a été boudé par les syndicats communistes et la presse de ce bord là: l'"Humanité" lui avait consacré huit lignes! On ne pardonne pas quand on se trouve en face d'un "renégat" qui, au lieu de subir la sclérose d'un parti disséqué en lui-même, prend l'initiative de créer autre chose, un mouvement révolutionnaire ayant ses bases dans le peuple et reprenant le flambeau de la lutte.

Oui, Théodorakis lutte et continue le combat.

Dans ce coeur sensible, une flamme restée vive qui l'anime à aller de l'avant, à employer toutes ses ressources pour la lutte contre le fascisme et la dictature en Grèce. Et quand je lui ai fait remarquer que notre journal du P.C.L. avait écrit qu'il avait conclu un accord tacite avec les colonels et qu'il jouerait sa musique à Athènes, il m'a signalé que huit personnes ont été inculpées pour avoir chanté ses chansons et qu'elles sont déférées à un tribunal militaire où ils risquent deux années d'emprisonnement. Il m'a dit alors: Dites à ces rédacteurs que les colonels eux-mêmes leur ont donné la réponse.

Lui, Théodorakis a donné pendant trois semaines chaque soir sa réponse aux colonels. Très précisément son programme musical s'est axé sur ce qui dans son oeuvre est le plus authentiquement "grécité" et "lutte". Sur "Axion Esti" d'abord, symbole même de l'oeuvre de Théodorakis, celle où résolument il a créé une nouvelle forme musicale pour la Grèce, la musique métasymphonique. Elargissant les données de la musique de son pays, donnant des assises poétiques d'une valeur indéniable à son oeuvre, il a par fait une création originale, personnelle, mais en même temps valable pour toute la Grèce parce qu'elle reflète et restitue cette "grécité", noyau de toute l'activité de Théodorakis: "Axion Esti, écrit-il dans ‘Culture et dimensions politiques’, est encore le miroir où notre peuple voit son propre visage."

Effectivement, c'est le sentiment qu'on a quand on voit combien les Grecs qui affluent à ses concerts, se sentent concernés par cette musique, la vivent et vivent et s'émeuvent avec Théodorakis, ses chanteurs et ses musiciens qui leur offrent le meilleur d'eux-mêmes. Il est évident que nous autres qui ne sommes pas Grecs, qui ne comprenons pas le texte et surtout ne faisons que sentir combien texte et musique font un tout, ne pouvons vivre qu'intuitivement cette musique qui ne laisse pas indifférent. Non, et c'est là précisément ce qui la rend universellement valable. Tout en étant spécifiquement grecque, la musique de Théodorakis a conquis une dimension universelle: elle s'adresse par son authenticité et sa sincérité à tout le monde, elle vous prend et vous capture. Peut-être encore et surtout parce que Théodorakis retourne à un élément qui dans la musique d'aujourd'hui est scandaleusement négligé: la mélodie originale et neuve qui a été l'apanage de tous les grands compositeurs.

Théodorakis est certainement un grand compositeur: ses mélodies sont absolument originales, sont "authentiques", sont des créations. On dira: Oui, mais son orchestre, ses instruments néo-helléniques, populaires, le caractère populaire de sa musique… Mais précisément! Faut-il un orchestre symphonique pour écrire une grande oeuvre? Les grands compositeurs n'ont-ils pas eux aussi utilisé les instruments populaires? N'ont-ils pas été populaires? Alors… L'essentiel est l'apport personnel du compositeur, est le génie par lequel il crée et bâtit son oeuvre. Et dans toutes ses pièces, Théodorakis prouve qu'il est un créateur authentique, plus particulièrement encore dans ces admirables "Chansons de la patrie amère" que nous avions presque eu la primeur d'entendre à Luxembourg et qui à Paris se sont avérées plus grandes et poignantes encore qu'elles nous avaient déjà semblé être lors de la première audition. Non seulement, les chanteurs (Maria Farantouri, Afroditi Manou et Petros Pandis) les vivent-ils bien davantage que quand ils n'en avaient fait que connaissance, mais encore l'orchestre est plus fulgurant et plus éblouissant encore, surtout grâce à ce grand pianiste qu'est Yannis Didilis qui fait aussi des merveilles au santouri. Et puis les bouzoukis de Achileas Kostulis, Thanassis Sarelas, Andonis Polemitis, la guitare de Nikos Maniatis, la basse de Nikos Moraitis et l'étonnant Gérard Berlioz à la batterie. Signalons aussi que Théodorakis a ajouté un autre instrument spécifiquement grec à son orchestre, un baglama, instrument "encore plus petit qu'on utilisait du temps des Turcs pour sa discrétion clandestine" (Gérard Pierrat).

Aujourd'hui Théodorakis sort cet instrument de la clandestinité pour l'intégrer dans son univers sonore et pour démontrer par ces instruments spécifiques combien il est à la recherche de cette "grécité" qui est l'âme même de sa vie, cette "grécité" à laquelle les chanteurs ont donné leur voix pour faire ressortir les textes poétiques dans toute leur plénitude, — et il faut signaler que les trois chanteurs ont progressé encore depuis leur performance à Luxembourg. Il faut surtout ajouter combien Théodorakis lui-même "fait le poids" quand il se mêle à ses chanteurs, et combien les "Chansons pour Andréas", les "Chansons de Lutte" et les extraits de "Un Otage" ont créé une atmosphère de lutte enthousiaste, de sorte qu'il devient de plus en plus compréhensible pourquoi en dernier ressort les chansons de Théodorakis seront plus fortes que les tanks des colonels.

On n'a qu'à vivre le triomphe que les Grecs leur font...


© Guy Wagner, tageblatt - 28.4.1973

Retour articles de presse...

PREMIERE PAGE | LIVRES I | LIVRES II | LIVRES III | ESSAIS | MOZART (F) | (D) | THEODORAKIS (D) | (F) | PRESSE - APERCU