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Un combat de trente ans

Déclarations de Mikis Théodorakis

Morale et politique
Quand un pays n'a plus de principes moraux, il se trouve en état d'infériorité et de faiblesse. Les pieds-nus vietcongs étaient plus forts que les tout-puissants Américains, parce que leur lutte se basait sur des principes moraux. Cela est bien pour nous, parce que c'est un espoir qui dit que l'homme est plus fort que la machine.

Remplir les mots d'un contenu
Il faut donner une nouvelle prise de conscience au peuple, il faut remplir les mots de nouveaux contenus, parce que tous les mots en ,,-isme" sont devenus vides de sens et ne restent plus que des mythes, une mythologie. Il faut donc dénoncer les mensonges et dire la vérité, bien que la verte au début fasse mal et que la réaction soit négative. Mais il ne faut pas désespérer.
Pourvu qu'un germe seulement tombe dans l'âme de l'homme, plus tard, il poussera un arbre...

Ne pleure pas la Grécité...


Mes deux livres - i.e. "Journal de Résistance", "Culture et dimensions politiques" - que j'ai écrits quand j'ai été incarcéré et déporté, ont fait mal, et moi j'ai souffert le plus. On me lance des injures, on répand des mensonges, surtout les communistes, et je sais que ceux qui le font, sont au fond sincères et honnêtes: ils souffrent eux aussi. J'ai la certitude qu'un jour ils reviendront. Il est pourtant nécessaire de trouver un point d'appui d'où on peut repartir grâce à la réflexion et surtout à l'action.

La gauche en Grèce
La vérité sur la gauche en Grèce est la suivante: En Grèce il y avait un parti communiste qui était en tête du mouvement de libération, mais après la guerre civile, à la suite de rivalités et de luttes idéologiques internes, il a commencé à être morcelé. Finalement après le 20e Congrès, on a réussi à faire une nouvelle unité au sein du parti, mais cela n'a pas empêché 50% de rester déjà en dehors du parti. L'unité d'ailleurs n’était pas de longue durée, et maintenant il y a trois tendances.
J'étais extérieur à toutes ces luttes internes. J'ai vécu la guerre civile et connu le camp de concentration de Makronissos. J'ai compris que le P.C. grec n'était pas capable de nous amener en avant.
J'étais un simple militant et j'avais perdu déjà une dizaine d'années de ma vie dans les batailles, dans les camps, j’avais perdu ma santé et tout, et il me fallait d'abord redevenir un homme. Je n'ai pas pu prendre publiquement position, parce que le parti, était très fort à ce moment-là. Or, j'aurais dû faire une critique très sévère du parti et j'aurais été dénoncé par lui comme un agent de la police, un agent trotskiste et que sais-je, sans que ma critique eût porté ses fruits. J'ai adressé une lettre avec mes explications au parti, elle n'a pas été rendue publique. Si alors je l'avais fait publier dans un journal bourgeois, cela aurait été pour le P.C. la preuve que l'étais un agent.
Quand au début des années 60 je retournai de France en Grèce, j'étais décidé de créer un nouveau mouvement, parce que mes amis et moi nous étions toujours fidèles aux idéaux du socialisme, tels que nous les avions défendus durant la résistance. Je commençai le mouvement culturel qui était tout de suite dénoncé par le parti communiste. Malgré cela, mes idées et ma musique prirent une importance nationale extraordinaire, et le parti a changé de ligne et a récupéré ma musique et mes chansons. Il exerçait même un chantage: si tu ne reviens pas à nous, tu seras dénoncé comme un agent.

L'affaire Lambrakis
Nous avions contacté Lambrakis qui lui aussi avait de grandes difficultés avec le parti. Nous souhaitions qu'il se ralliât au mouvement que nous allions constituer. Quand alors il a été assassiné, la manifestation en sa faveur devenait la consécration de moi comme chef, parce que j'étais dans ma ligne, et les funérailles devenaient des funérailles de combat, malgré l'opposition du parti qui voulait des funérailles passives, sans slogans ni rien. Mais la jeunesse était avec moi et le "Mouvement Lambrakis" est né. Le lendemain le parti m'a demandé de faire le mouvement. On me disait: Tu peux le faire, mais pour que la gauche ne soit pas divisée, on va faire une organisation d'ensemble avec une direction commune. C'est ce qui arrivait, et j'étais à la tête du mouvement, mais je n'étais pas dans le parti. Et finalement quand on a commencé la résistance contre les Colonels, c'est moi qui ai pris la tête avec les "Jeunesses Lambrakis", et le parti a encore réagi.
Etant donné que plus tard J.-J.Servan-Schreiber, qui a tiré un grand capital politique du fait de m'avoir amené en France, a déclaré que Théodorakis n'était pas ou plus communiste et qu'à ce moment-là je ne pouvais me défendre qu'en rentrant au P.C. pour arrêter cette cabale, je suis entré au P.C. intérieur. J'y suis aussi entré avec l'espoir que je pourrais faire à l'intérieur de lui ce centre de renouveau et d'espérance, mais j'ai échoué, parce que les cadres du parti, bien que la tendance Kolyiannis d’obédience soviétique, n'y soit plus représentée, sont restés les mêmes, avec une mentalité stalinienne.
J'ai donc quitté en mars 1972 une fraction de trois fractions du P.C. qui n'ont en tout plus qu'une influence de 5% de tous les communistes grecs, afin de créer le grand mouvement qui se veut un parti révolutionnaire, populaire de changement radical, de démocratie et de liberté.

Un mouvement populaire grec
Le stade de nos réflexions est presque achevé. Nous sommes en train d'élaborer une nouvelle idéologie pour unir toutes les forces qui ne sont pas pour le status quo, qui veulent un changement en vue du progrès et de la libération de l'homme. Nous sommes dans le processus qui consiste à faire une analyse nouvelle, baisée sur une idéologie vraie qui reflète la réalité grecque et internationale. Je peux vous dire qu'au moment où nous aurons trouvé la vérité et défini notre ligne d'action, il y aura un changement, parce que le contrôle du pouvoir est moins important que le contrôle des consciences. Or le peuple grec "sait", et maintenant, il est victime de son savoir, un savoir qu'il a gagné par des sacrifices et des souffrances.

Retourner en Grèce
Même si actuellement le noyau de notre mouvement se trouve hors de la Grèce, cela ne constitue pas de problème. Les idées ont la faculté de circuler et de traverser les frontières: l'essentiel est que le terrain soit propice. Nous aurons moyens de faire connaître nos idées. Nous allons lancer une revue en grec: "Les Cahiers de la Démocratie" qui sera diffusée clandestinement. Nous sommes en contact serré et organique avec des groupes qui vivent et travaillent à l'intérieur de la Grèce. De plus il y a des personnalités très importantes qui vont prendre des initiatives pour la constitution du mouvement. Si la tête du mouvement, la tête idéologique, se trouve en dehors de la Grèce, nous voulons que son visage politique clandestin soit à l'intérieur de la Grèce, et ceux de nos camarades qui y sont, nous ont dit que dans les prochains mois, ils seront en mesure de créer le noyau du mouvement qui dépendra de la valeur et de l'importance des idées que nous lançons. Si ces idées sont celles que recherche le peuple, cela ira vite, parce que le peuple a soif d'idées. Si le "Mouvement de Renaissance pour le Socialisme" est organisé, je suis prêt pour la lutte finale qu'on va porter à l'intérieur de la Grèce. A ce moment-là, il ne sera pas exclu que sous le contexte de nouveaux rapports de force, je retourne en Grèce. Il est possible aussi que je n'y retourne pas ou que j'y retourne clandestinement, s'il y a une possibilité d'aider ainsi le mouvement. Mais je vous assure que pour la première fois de ma vie je me sens l'âme tranquille, parce que maintenant tout ce que je défends, c'est ce à quoi je crois, c'est ce que je crois.

Un nouvel internationalisme
Au niveau international nous menons une action extrêmement dense et nous avons des contacts avec de nombreux groupes, équipes, personnalités, organisations qui sont comme nous. Ainsi, p. ex. avec le Parti Vénézuélien MAS (Mouvement au socialisme) qui a à sa tête les partisans communistes qui sont en dehors du parti dogmatique stalinien, ainsi avec le P.C. israélien indépendant, mais aussi, en tant que mouvement avec Mitterrand avec qui nous sommes tombés d'accord de continuer la collaboration, parce que je considère que Mitterrand représente les forces du socialisme nouveau. Au niveau international nous essayons donc de trouver les forces frères, et la bataille finale, se jouera aussi sur le plan international. Nous essayons de trouver un nouvel internationalisme sur la base de la recherche de la libération de l'homme par la voie au socialisme, un socialisme qu'il faut revoir du début.
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© Propos recueillis par Guy Wagner et Guy Rewenig, tageblatt - 24.2.1973

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