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Entretien avec Madeleine Renaud

Guy Wagner

Phare: Madame Renaud, je crois pouvoir dire: toute votre vie théâtrale, ainsi que celle de Monsieur Barrault, sont une suite de luttes. Vous avez connu des hauts et des bas plus prononcés que tous les autres grands du théâtre. Ma question est: ces luttes, vous ont-elles donné une autre approche du théâtre?
Madeleine Renaud: Il est assez difficile d'imaginer ce qu'aurait pu être notre travail théâtral sans ces luttes et ces à-coups que vous avez si bien remarqués.
Tout ce que je peux dire, c'est que Jean-Louis et moi, nous avons toujours rêvé d'avoir un lieu théâtral où les gens se rencontrent, se comprennent et finissent par s'aimer. Quand j'ai quitté la Comédie Française pour des raisons très spéciales et si lointaines qu'il est inutile de les rappeler, Jean-Louis Barrault qui y avait été appelé à la Libération et qui y a monté d'ailleurs ",Le Soulier de Satin", "Antoine et Cléopâtre", qui y a joué de grands rôles comme le Cid, m'a suivi naturellement. Nous sommes partis dans le but de créer un lieu théâtral où se réuniraient public, comédiens, collaborateurs, ceux qui aiment vraiment le théâtre d'une façon désintéressée. Bien sûr, il faut réussir pour arriver à monter plusieurs spectacles, il faut qu'un spectacle paie l'autre, celui qui serait plutôt défaillant.
Nous sommes partis des mois et des mois en tournée pour rapporter un peu d'argent frais: tout ce que je peux vous dire, c'est que jusqu'en 1958/59 nous n'avons jamais touché de subvention.
"Il est très rare qu'une comédienne puisse, dans sa carrière, changer quatre fois d'emploi.
Au reste, je ne crois pas que ce soit exactement le cas. Madeleine, au fond, n'a pas d'emploi.
Elle est l'Etre humain tout nu."
(Jean-Louis Barrault dans
"Souvenirs pour demain", p. 324)



Oh, les beaux jours...
Nous étions un théâtre absolument indépendant et privé, c'est vous dire également la lutte que nous avons menée. Et puis Malraux nous a confié la direction de l'ancien Odéon qu'il a voulu appeler "Théâtre de France", en laissant, je dois le dire, toute liberté à Jean-Louis de monter toutes les œuvres qu'il voudrait. Je vous rappelle que nous avons monté "Les Paravents" de Jean Genêt, œuvre qui a fait un scandale, mais un scandale sympathique, un scandale de lutte, et nous avons passé ainsi neuf années très belles et très fructueuses, responsables sur nos biens des échecs qu'il pourrait y avoir. Mais enfin, nous avions là une grande maison et un beau théâtre.
Survenaient alors en 68 les événements que vous connaissez et que nous avons vécus d'une façon très douloureuse. Je ne peux pas les évoquer sans beaucoup d'amertume et le regret de ne jamais avoir compris les raisons de notre éviction. C'est ce qui m'a gêné et angoissé le plus, mais enfin, tout cela, c'est le passé. Pour vous donner un exemple de courage et de la ténacité de Jean-Louis…

Phare: ... et du vôtre...
M.R.: ...oui, bien sûr, mais enfin, je suis la compagne...

Phare: ...vous êtres plus qu'une compagne...
M. R.: ... je l'espère. Oui, c'est une récompense, je dirais même: nous sommes amalgamés, mais enfin, lui, il tient la proue du navire.
Je vous disais donc: il avait pensé, juste avant les événements de 68, pour la rentrée d'octobre monter un Rabelais, et au lieu de se décourager, il disait: Eh bien, voilà, nous n'avons plus le Théâtre de France, nous allons chercher un autre endroit, et je monterai le Rabelais. Nous l'avons monté, toujours avec nos propres biens, nos propres possibilités. Nous avions loué à ce moment-là à Montmartre une ancienne salle de catch, l'Elysée-Montmartre. Nous y avons monté deux spectacles, le Rabelais qui a vraiment eu un succès immense et le Jarry qui n'était qu'un succès d'estime.
Nous avons encore changé d'endroit, parce que le propriétaire de l'Elysée-Montmartre voulait faire un genre de théâtre érotique. Nous nous sommes donc sauvés et nous avons fait un an au Palais Royal, une saison au Sarah-Bernard et nous avons échoué alors à Marigny, mais poursuivions toujours notre idée fixe de nous bâtir un lieu où nous serions enfin chez nous.
Et Jean-Louis a eu l'idée folle, baroque, insensée de demander une location à la SNCF pour 3000 m2 qui sont là dans ce hall de gare désaffecté et d'y construire bout de bois par bout de bois, pierre par pierre ce Théâtre d'Orsay que vous connaissez. Je vous avoue que j'ai eu très peur, j'ai même été prise de panique, et quand Jean-Louis, avec trois bouts de bois m'emmenait voir dans le hall ce qu'il pensait que cela allait devenir, je souriais doucement et je disais: Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que tu me prépares? Je n'y croyais pas beaucoup.
Enfin, ce théâtre a été construit, relativement vite, avec pas mal de dettes que nous avons presque pu régler, et nous avons pu pendre la crémaillère. Je pensais qu'en changeant de lieu, nous devions mettre deux à trois ans pour que le lieu soit connu du public, et nous avons eu la merveilleuse surprise qu'au bout d'un mois et demi tout le monde connaissait le chemin du théâtre.

Phare: Et on sent que le public se trouve uni à ce théâtre qui est devenu pour vous une consécration, je crois.
M.R.:
Oui, pour nous c'est le sommet de notre vie de théâtre et nous y sommes formidablement heureux. Nous avons pu construire deux salles, une grande salle que vous connaissez, et une petite salle de 180 places où nous pouvons créer des spectacles plus hardis, d'avant-garde, de recherche, et le public vient également.
Nous accueillons aussi des concerts, et depuis le début de cette saison, nous avons une très belle manifestation musicalel le dimanche matin à 10.30 heures dans la grande salle, avec petit déjeuner qu'on peut prendre avant. Ces concerts, interprétés par les meilleurs musiciens, les meilleurs solistes, ont aussi un énorme succès.
Actuellement, comme vous le savez, nous avons dans la grande salle, l'imbattable "Harold et Maude"; nous avons re-recréé "Des journées entières dans les arbres" de Marguerite Duras que nous avions créée au Théâtre de France, il y a dix ans. Marguerite Duras, merveilleuse d'intelligence, y a fait des allégements. Jean-Louis a fait une autre présentation, Jean-Pierre Aumont remplace Dessailly qui n'était pas libre, et la petite Bulle Ogier joue le rôle de la jeune femme, et vraiment nous avons eu un succès que je n'aurais même pas pu imaginer. Jean-Louis vient, il y a quelques jours de créer une grande pièce tirée de l’œuvre multiple de Restif de la Bretonne qu'il a travaillée avec Jean-Claude Carrière. Et maintenant, vogue la galère!

Phare: Tout ce que vous venez de me dire est comme une réflexion et en même temps comme un pied d'appui pour s'élancer vers d'autres projets.
M-R.:
Il est évident qu'il faut toujours continuer, toujours avancer.

Phare: Chez vous personnellement, j'ai été frappé par le fait qu'au moment où vous étiez, disons, consacrée, vous avez refait tout un chemin en vous lançant dans des créations que personne d'autre que vous n'aurait osé faire.
M.R.:
Oh, peut-être que si, mais je vous dirais que j'ai eu le bonheur d'avoir un auteur comme Beckett qui m'a fait confiance, qui sans beaucoup me connaître, mais par la préscience qu'il a, a pensé que je pouvais lui créer en France l'admirable "Oh les beaux jours" qui est un grand chef-d’œuvre. Ensuite. il m'a confié une courte pièce, "Dis Joe", pour la télévision, et puis, l'année dernière, "Pas moi". C'est également un sommet d'épure, de désincarnation, avec, malgré tout, une grande chaleur… Ce que j'aime, voyez-vous, c'est qu'il n'est pas un intellectuel, c'est un homme de chair et de ventre.

Phare: Dans ..Pas moi", il y a cette bouche qui est là, et je ne puis m'imaginer cette pièce comme œuvre radiophonique.
M.R.:
Absolument! Et il y a cette voix, cette diction! Beckett m'a fait travailler plus d'un mois ce texte, nez à nez, je dirais, et ce qui est extraordinaire, c'est que la pièce est une partition musicale, et lorsque je déraillais un peu, il me disait: Non, non, Madeleine, ce n'est pas un point, ce sont trois points. Il y tient, et il faut que le public le sache... Ce n'est pas une manière de l'actrice, c'est écrit ainsi.

Phare: Je suis heureux que vous confirmiez mon impression. Il s'agit de musique, c'est une fugue.
M.R.:
Vous diriez peut-être que c'est du Bach, si vous parlez de musique ancienne, mais je vous dirai que c'est aussi bien du Webern ou du Boulez.

Phare: Mais comme chez Webern ou Boulez il y a cette rigueur...
M.R.:
Il y a effectivement cette rigueur, et l'actrice qui voudrait se payer un petit luxe d'intonation, serait absolument dans le tort, contre la volonté de Beckett.

Phare: Cette expérience du "nouveau théâtre" vous a-t-elle conduite à une autre approche du théâtre?
M.R.:
Je voudrais vous dire: je suis une interprète, un instrument, je sais ce que j'aime et je n'aurais aucun intérêt, même en gagnant des fortunes, à jouer des textes de facilité. Il est évident que j'ai eu le bonheur de trouver des auteurs comme Beckett, comme Billetdoux, comme Duras qui m'ont apporté des textes admirables, et j'espère pouvoir servir encore des textes pareils.

Phare: Vous considérez donc votre métier comme un service.
M.R.:
Comme un sacerdoce, parce que - et Jean-Louis est comme moi - nous y donnons toute notre vie entière. Si on fait un travail aussi faramineux. il ne s'agit pas d'avoir des distractions, de sortir: Nous n'arrivons même pas à voir des amis que nous aimons. Toute ma vie, dès l'âge de dix-huit ans, a été axée sur le théâtre, et je disais toujours que depuis l'âge de dix-huit ans je n'ai pas eu un jour de relâche. C'est à peu près vrai, mais je crois pour arriver vraiment à servir le théâtre comme on espère qu'il est reçu, c'est un don total de soi, c'est une vie de sportif, parce qu'il faut avoir la machine qu'on appelle le corps en bon état; il faut avoir beaucoup de forces.
Je disais dernièrement à Marguerite Duras à propos de la mère dans "Des journées entières dans les arbres" qui est vieille, parce qu'elle âpre, gourmande, goulue et qui délire avec la même frénésie que peuvent avoir certains êtres à la fin de leur vie: ,,Eh bien, tu sais, il faut joliment de la force pour jouer les vieilles." Et c'est vrai.

Phare: Mais ce qui me frappe toujours dans votre... je ne dirais même pas ... "jeu", c'est la vie qu'on y voit, vous êtes tellement jeune. . .
M.R.:
Je vais vous dire, le seul avantage d'avoir beaucoup d'années derrière soi, le seul, je dis bien, c'est que toutes les sensations. tous les sentiments, toutes les épreuves, toutes les joies de la vie, on les emmagasine. J'appelle ça mon petit garde-manger, parce que pour tel ou tel rôle, j'ouvre mon petit garde-manger et j'y trouve la provision …

Phare: Espérons que ce garde-manger nous sera longtemps encore ouvert.
M.R.:
... et qu'il sera toujours rempli.

Phare: Je vous remercie de cet entretien.

© Guy Wagner, Tageblatt / Phare, 3.2.1976

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