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Textraits
Guy Wagner

SILLONS

Comme si ils n’avaient attendu qu’à être redécouverts, les: fragments, les témoignages de l'inachevé, abandonnés et oubliés n'importe où, et puis le hasard veut qu’à la recherche d’autres vestiges, ils soient trouvés et commencent à revivre, car la question qui se pose est la suivante: Que représentent-ils aujourd'hui, les mots d'hier? Et si on leur ajoutait encore des mots d'aujourd'hui? On appellerait cela aussi écrire, et ce qui est écrit, là, noir sur blanc, on pourrait le qualifier de textes. Des textes qui créent de nouveaux sillons sortant de l'oubli, du passé, et pénétrant dans le vécu nouveau, dans l'ici et maintenant.

CONVERSATION

Il a parlé avec elle après avoir bu deux verres de vin, a-t-il raconté. Elle était assise sur un tabouret et il était debout à côté d'elle, plutôt par hasard, a-t-il ajouté. Elle a dit que, bien sûr, elle se souvenait encore du temps qu’ils avaient eu en commun, elle le ferait encore à quatre-vingts ans. Qu’elle lui dise donc bonjour s’ils se rencontraient, ce qui, de toute façon, serait inévitable, lui a-t-il proposé. Elle lui a répondu qu'il devait savoir qu'elle n’acceptait pas de se faire forcer la main; mais qu’elle voulait y réfléchir. Il m’a assuré qu’il avait été reconnaissant pour cette conversation.

APPARTEMENT

À droite, à côté de lui, le célibataire vient tout juste de claquer la porte de son appartement et maintenant il tousse, alors qu’il monte dans l'ascenseur. À gauche, à côté de lui, habite un jeune couple, qui secoue la trousse de clés quand il ouvre la porte de l’appartement.. Au-dessus de lui, le bébé continue de crier. Il entend de même que l'eau coule dans une baignoire. Il entend aussi quand la porte s’enclenche et que le téléphone sonne en-dessous de lui. La famille au rez-de-chaussée écoute parfois de la musique classique, et il l’écoute avec elle. Les cris des enfants à l’extérieur et les bruits des voitures qui partent et qui freinent, entrent par sa fenêtre. Il entend aussi quand les deux vieux au quatrième étage se querellent et que la femme pousse des cris hystériques. Il entend bien, dit-il, mais il dort mal.

IMPUISSANCE

Et si tu avais tous les mots de la langue française à ta disposition, et si toutes les structures de phrases se tenaient prêtes pour toi, et s’il t’était par conséquent possible de faire toutes combinaisons de mots et de phrases concevables et imaginables, tu serais incapable de décrire le lever du soleil sur le fjord de Harstad, comme tu l'as absorbé en toi, le 7 août 1975 entre minuit trente et quatre heures et demie.

Tu dis: « Les mots me manquent. » Ainsi tu te crées un alibi pour ton impuissance ou ton manque de talent.

MAUTHAUSEN

Quand je pense à Mauthausen, j'entends en moi la musique de Theodorakis et j'entend la voix retenue de Maria Farantouri. « Ti orea pou in 'i agapi mou ».. Je ne comprends pas les mots qu’elle chante, mais j’en connais le sens qui donne à cette musique son deuil et fait naître en moi une sourde colère contre ce qui s’est passé hier à Mauthausen et à Omarska et aujourd'hui en Turquie, au Kosovo, en Iraq, en Afghanistan, en Chine ou dans les hôpitaux psychiatriques en Russie et partout ailleurs.

ET MY LAI?

I.

Il y a des images qu'il ne devrait pas y avoir. L’une d’entre elles est même devenue il y a plus de trente ans, une oeuvre d'art. Elle montre un chemin étroit au Vietnam qui va vers un point de fuite, coupé au bord supérieur de l'image, à côté du cadavre d'un enfant. À gauche, on peut reconnaître une clôture de fil métallique avec un pieux cassé, un fossé et de hautes herbes ou des roseaux. Je ne peux pas vraiment dire de quoi il s’agit. À droite, il y a également des herbes qui poussent vers le chemin. À l’avant-plan, on voit les cadavres. Le plus frappant : Ils ont les pieds nus. Les bébés sont presque tous complètement nus. Ils sont couchés sur les adultes. Ainsi ils sont tombés en douceur dans la mort. Les corps s'amoncellent à l’avant. On pourrait les compter, je ne le peux pas. À l'arrière-plan ils paraissent dispersés, comme des poupées tombées d'une voiture, avant que la charge n’ait été vidée. Le sous-lieutenant William Calley, le commandant en chef du massacre, dirige aujourd'hui une bijouterie en Géorgie. Il aime le travail de précision.

II.

À My Lai au Vietnam, le matin du 16 mars 1968, cinq cents civils non armés, des hommes âgés, des femmes et des enfants, ont été tué. Quand pendant le procès qui a été fait aux assassins, on a demandé à Paul Meadlo, 22 ans, fils de fermier, combien il en avait abattu, il a dit:: « Well, j'avais mis sur feu continu, là on ne peut pas... on ratisse le terrain. Vous ne pouvez pas savoir vraiment combien vous en avez tué parce qu'ils (les coups) viennent si vite. Peut-être en ai-je tué dix ou quinze. »

Le journal « Die Welt » d’Axel C. Springer, avait écrit à l’époque: « Si les Américains avaient brûlé le village au napalm, personne n’en aurait parlé. » Le regret sur ce manque (américain) de minutie (allemande) continue de tinter dans nos oreilles.

BACK TO VIETNAM

L'image de l'enfant nu, qui accourt en criant derrière les autres enfants qui fuient en criant du village en flammes, a été sélectionnée, il y a trente-trois ans, comme photo de l'année. Un reporter a ainsi été honoré, parce que, tout juste au bon moment, il avait réglé le diaphragme correct et le temps d’obturation exact et que, par bonheur, il avait aussi poussé le déclencheur, sinon on n’aurait pas pu déceler la peur sur les visages des enfants.

L'autre jour, les téléreporters français avaient la tâche plus facile en Palestine. Les cris de peur et l'agonie de Muhammed al-Durra, douze ans, ont duré bien quarante-cinq minutes avant que des balles israéliennes ne le fassent taire.

LA JUSTIFICATION POUR UNE EXÉCUTION CAPITALE

Se souvient-on encore de Gary Mark Gilmore, l'homme auquel Norman Mailer a dédié en 1981 : « The Executioner's song »? Il était le premier à être mis à mort après le rétablissement de la peine capitale aux USA en 1976. Pour son exécution, il ne voulait ni gaz, ni chaise électrique, ni seringue. Il voulait mourir « comme un homme », donc, être fusillé au pays où les armes à feu sont en vente libre. Sa dernière volonté a été respectée, le 17 janvier 1977, à 8:07 heures du matin dans la prison d'état d'Utah, au sud de Salt Lake City, mais pas entièrement. Au lieu d’être exécuté debout, sans bandeau sur les yeux, il a été ligoté sur une chaise, une capuche noire lui a été mise sur la tête et on a fixé une cible à son vêtement de taulard, à l’endroit où battait encore son cœur.

Ainsi, le lendemain, un de nos journaux portait le titre suivant: « Gary Gilmore finalement exécuté ».

Le mot finalement est significatif, car il montre le soulagement de ce scribe, qu’on on en ait enfin fini avec toute l'agitation autour d'un meurtrier, car celle-ci avait duré des mois et des mois.

Peut-être a-t-il pu aussi avoir pensé à Gilmore lui-même dont le souhait d’une mort digne de lui avait « finalement » été exaucé.

La finitude de cette fin a cependant duré finalement un peu plus longtemps que prévu. Après que les cinq tireurs, qui s'étaient proposés comme volontaires, – chacun recevant cent-soixante-quinze dollars de prime –, avait fait pénétrer les dum-dum de leur Wincester dans le cœur de Gilmore, (l’un des balles était à blanc, ce qui permettait à chacun de la considérer comme la sienne), et après que les balles avaient déchiqueté les autres organes à cause de leur effet dévastateur, de sorte que ceux-ci étaient devenus inutilisables pour la recherche médicale, le corps de l'exécuté a encore respiré pendant deux minutes, comme l'a confirmé le médecin de service, un dénommé Serge More. Il ne pouvait cependant pas dire si, finalement, l'homme avait encore souffert pendant ces cent vingt secondes. Ainsi une dernière incertitude n'a pas pu être dissipée par Gilmore, ni d’ailleurs par les cent-quarante exécutés de George W. Bush, à savoir la réponse à la question: Comment meurt-on en tant que supplicié et comment sont-ils, vos derniers instants, quand à votre corps défendant, l’État vous assassine?

Néanmoins et malgré tout, le finalement du rédacteur a trouvé une justification suffisante par ce qui vient d’être dit.


© Guy Wagner, 2002 - publiés dans: Le pays au trois frontières - écrivains du Luxembourg, Vol.2. Conception sonore et réalisation: Anne Toussaint

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